Entretien avec Sophie DULAC / Les écrans de Paris

A la tête de la société de distribution qui porte son nom, d’un réseau de cinq salles parisiennes – les Ecrans de Paris –, et du Champs-Elysées Film Festival qui prépare sa 9e édition, Sophie DULAC bénéficie d’une large vision d’ensemble sur l’industrie du cinéma en France. Pour Ecran total, elle dresse sans concessions le bilan d’une année 2019 contrastée et aborde l’avenir avec détermination.

Quel bilan faites-vous en cette fin d’année pour Sophie Dulac Distribution ?

Nous avons sorti 7 films, ce qui est un peu moins que d’habitude. C’est une année mitigée. Comme pour les deux ou trois années précédentes, nous constatons une totale saturation du marché de la distribution. En ce moment, 12 films sortent chaque semaine, parfois plus. Et le cinéma d’art et essai, à part quelques surprises, a du mal tirer son épingle du jeu face à un ou deux films porteurs qui vont capter le public.

Croyez-vous à la possibilité de mieux répartir les sorties art et essai tout au long de l’année, pour éviter les effets de concentration d’un côté, et de vide à certaines périodes, comme avant Cannes ?

Ça fait 17 ans que je fais ce métier, et ça fait 17 ans que j’entends ça. Il faudrait peut-être que le Festival de Cannes ait lieu en janvier pour que les films sortent tout au long de l’année ! Mais le marché reste très difficile. Aujourd’hui, il n’y a plus de date de sortie pour laquelle on est certain qu’il n’y aura personne en face. Avant, on était plus tranquille l’été, mais c’est terminé. Et c’est vrai qu’avant Cannes, il y a peu de films, car tout le cinéma français attend le Festival. Il y a beaucoup de films, et beaucoup de producteurs s’im­provisent distributeur, prenant ainsi de la place sur les écrans alors que, peut-être, ils n’ont rien à y faire. De même, certains films de télévision n’ont rien à faire sur les écrans et pourraient très bien sortir en e-cinema ou direct to VoD. En plus de cela, certains distributeurs font le pari du tout-circuit pour des films qui ont leur place dans les salles art et essai.

Votre ligné éditoriale reste-t-elle inchangée ?

On reste sur la même ligne : les films d’auteur, les premiers films, les documentaires, quelques films français… Nous ne mettons pas de gros MG sur les longs métrages car le fait d’avoir nos salles des Ecrans de Paris permet d’intégrer dans les frais de sortie ce qu’on paierait autrement en termes de bandes-annonces, par exemple. Nous essayons de garder une ligne d’exi­gence et de qualité tout en constatant que ces films, sortis exactement de la même façon les années précédentes, font moins d’entrées qu’il y a quatre ou cinq ans. Un film à 50 000 entrées autrefois en réalise 15 000 aujourd’hui.

Sophie Dulac Distribution propose toujours plusieurs documentaires chaque année. C’est un pan important de son identité ?

C’est un domaine qui nous tient à coeur et il est important de faire la différence entre les vrais films de cinéma et les films de télévision, que l’on refuse beaucoup et que les exploitants ne veulent pas. Le documentaire a pris une vraie place sur le marché de la salle, beaucoup plus qu’avant. Il y a un public pour ce genre. Nous sortirons Cunningham, d’Alla Kovgan, le 1er jan­vier 2020, mais aussi prochainement Lil’Buck : Real Swan, de Louis Wallecan, et nous avons aussi beaucoup travaillé avec des réalisateurs de documentaires de qualité tels que Claire Simon ou Fre­derick Wiseman… Cette année, Le Si­lence des autres a très bien marché, avec presque 150 000 entrées. Nous allons par ailleurs distribuer bientôt un film d’animation, Josep, d’Aurel, ce qui est assez rare. Nous attendons de voir sa version finale avant de pouvoir avancer une date de sortie. Aux Arcs Film Fes­tival, nous allons aussi présenter Pin­gouin et Goéland et leurs 500 petits, de Michel Leclerc, dans le cadre du Som­met Distributeurs/Exploitants.

Quelle est la place des festivals dans votre politique d’acquisition ?

Cela représente entre 20% et 30% de nos acquisitions. Le marché de Ber­lin est très important pour nous, que ce soit pour notre line-up ou la sélec­tion du Champs-Elysées Film Festival. Contrairement à Cannes ou d’autres festivals, où nous allons aussi pour pré­senter nos films, nous n’allons à Berlin que pour l’European Film Market. Là-bas, je vois quatre films par jour.

On retrouve aussi des reprises dans votre line-up, presque chaque année…

On en fait moins qu’avant mais ça reste important, quand on peut les ressortir dans de très bonnes conditions, un peu comme s’ils sortaient en salles pour la première fois. Mais nous ne souhaitons pas non plus surfer sur cette vague en sortant trop de films. Il faut que ça reste exceptionnel et de qualité.

Côté exploitation, quel est le bilan 2019 pour les Ecrans de Paris ?

Le bilan n’est pas bon. La qualité des films n’a pas été exceptionnelle en 2018, même si c’est mieux cette année. Et voilà deux ans que nous avons des difficultés à obtenir des films que nous devrions avoir normalement, en tant que salles d’art et essai subventionnées. Aujourd’hui, on se retrouve confronté à des tridents, comme c’est la cas à pour l’Escurial – seule salle art et essai du XIIIe arrondissement –, avec l’UGC Go­belins et Les Fauvettes. Ça n’a pas lieu d’être, ça nous prend du public et nous devons aller souvent en médiation. C’est aussi compliqué pour le Majestic Bastille, qui est entouré par deux salles MK2. Cela donne des discussions tous les lundis pour savoir qui prend quoi… C’est difficile.

Nous nous battons, mais les média­tions peuvent parfois apporter sur des solutions mitigées, comme c’était le cas pour Parasite à Bastille. La médiatrice a considéré que le Majestic et MK2 pouvaient proposer le film en même temps. Nous ne l’avons pas pris, de peur de créer un précédent même si, avec du recul, nous aurions peut-être dû, étant donné qu’il a réalisé 1,68 millions d’entrées et qu’il y avait donc du public pour tout le monde… Mais à l’époque, personne ne s’imaginait qu’il ferait ce score. Quant à l’Arlequin, qui est un peu excentré entre Saint-Germain-des- Prés et Montparnasse, on est toujours en tandem avec UGC ou MK2. Ce n’est plus possible d’avoir une copie tout seul, c’est fini.

Les salles représentent un coup d’en­tretien très important, nous avons des gros loyers, il faut continuer à se mo­derniser, à se réinventer à une époque où les gens restent plus chez eux, où ils ont d’autres opportunités de voir des films, même si nous considérons que cette qualité de vision n’est pas bonne. Mais c’est un état de fait. Notre public est très consommateur de cinéma mais il vieillit, et nous avons des difficultés à attirer les plus jeunes. Nous souffrons aussi du renouvellement du matériel numérique ; on change de projecteur au Majestic Passy alors que le précé­dent avait à peine 10 ans… Et tout cela pour un prix de la place qui augmente peu, face à une concurrence énorme. Une très bonne chose est l’utilisation des cartes CIP dans nos salles, dont les Ecrans de Paris sont les plus gros pour­voyeurs actuellement.

La loi audiovisuelle a été présentée en Conseil des ministres, avec comme projet l’autorisation de la publicité pour le cinéma à la télévision, selon des quotas pour l’art et essai et les films européens. Quelle est votre position sur cette question ?

Je suis contre les quotas en règle générale. Je préfère que l’on fasse comme en Amérique : laisser les gens tranquilles. Certes, tout le monde n’aura pas le budget pour de la pub à la télé, et c’est le côté inégalitaire de la proposition. Moi-même, en tant que petit distributeur, je ne suis pas sûre qu’on puisse le faire. Nous sortons nos films sur 25, 30, 50 copies… Récemment, notre plus grosse combinaison était Le Labyrinthe du silence avec 90 copies. Je ne pense pas que la pub à la télé vaille le coup dans ces cas-là. Je préfère encore une belle campagne dans le métro qui touchera le bon pu­blic. Mais je demande à voir, car ç’au­ra un impact certain sur le public : la répétition, c’est la réputation. Quant à la période de test de 18 mois, pour moi, c’est de l’enfumage. Tout ce qui a connu une période de test est devenu, malheureusement, définitif.

Et quel est votre point de vue sur la suppression des jours interdits ?

Globalement, les gens n’ont plus leur libre arbitre. On leur interdit tout, on bloque les salles qui passent J’ac­cuse, on bloque les magasins qui font le Black Friday… On ne nous laisse plus la possibilité de se dire : “Je décide moi-même.” De même, les jours interdits, c’est grotesque. Je ne pleurerai pas leur disparation.

Même si le public des plateformes n’est pas votre coeur de cible, redoutez-vous leur montée en puissance ?

C’est comme passer de la bou­gie à l’électricité : il va falloir qu’on s’adapte. C’est incontournable. A nous de nous réinventer pour attirer encore les gens au cinéma et faire comprendre aux jeunes qu’un film se voit sur un grand écran. Netflix n’a pas non plus happé le marché français, en tout cas moins qu’aux Etats-Unis. Je ne suis pas non plus fermé à des collaborations avec les plateformes. Nous avons ima­giné vendre certains de nos films à Net­flix, qui nous sollicite de temps à autre. Il faut profiter de l’impact des plate­formes où un film peut tout à fait exis­ter. Il y a des longs métrages dont on sait pertinemment qu’ils auront un mal fou à trouver un distributeur et que, quand bien même, ils feront très peu d’entrées. Le e-cinéma et la SVoD se­raient alors un choix plus raisonnable pour que ces films soient vus. Sortir au cinéma n’est pas une obligation Ils veulent tous que leur film existe en salle, persuadés qu’il y aura plus de public et d’impact. Mais quand je vois notre difficulté à attirer le public sur des films de qualité, il faut être réaliste.

Signerez-vous la charte du collectif 50/50 pour la parité et la diversité dans les sociétés d’édition-distribution de films et d’exploitation cinématographique ?

Je suis totalement contre. Jamais je ne signerai cette charte. J’ai mon libre arbitre, je ne déciderai pas d’un quota de films réalisés par des femmes. A choisir, je préfère sortir des films d’hommes s’ils sont réussis que des films de femmes s’ils sont ratés. Les femmes doivent s’impo­ser par elles-mêmes, même si c’est dur. Je ne nie pas que l’accès aux aides est plus difficile pour elles. Mais c’est contre-productif d’imposer une charte. C’est la même chose pour les employés dans l’industrie. C’est vrai qu’il faudrait arriver à peu près à la parité, mais à condition d’être compétent. Et pas parce qu’on est une femme.

Etes-vous satisfaite de l’évolution du Champs-Elysées Film festival, que vous avez fondé en 2012 ?

Nous avons connu une très belle édition 2019, avec une fréquentation d’environ 25 000 personnes. Nous savons que les spectateurs ont maintenant associé le mois de juin à l’événe­ment. Les salles sont pleines pour les compétitions américaine et française sans qu’on soit obligé d’aller chercher le public. Il y a beaucoup de jeunes qui viennent découvrir le cinéma américain indépendant car ils savent qu’ils n’auront peut-être pas la chance de voir ces films plus tard au cinéma, puisque tous n’ont pas de distributeurs. Et les talents américains qui viennent attirent aussi un public jeune. Je suis extrêmement contente et fière d’avoir réussi ce pari.  

En partenariat avec www.bellefaye.com